CollègeVictor HugoLes Orientales (1829)

Veni, vidi, vixi

Ce poème de Victor Hugo, extrait du recueil 'Les Orientales', est une méditation lyrique et sombre sur la vieillesse, la solitude et le sentiment d'avoir épuisé le sens de l'existence. Le titre, emprunté à la célèbre formule de Jules César ('Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu'), est ici détourné en 'Je suis venu, j'ai vu, j'ai vécu', soulignant une existence achevée plutôt qu'un triomphe. Le poète y exprime une profonde lassitude et un désenchantement face à la vie qui s'achève, dans un registre élégiaque poignant.

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Veni, vidi, vixi
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Le texte intégral

J'ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs Je marche, sans trouver de bras qui me secourent, Puisque je ris à peine aux enfants qui m'entourent, Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ; Puisque, au printemps, quand Dieu met la nature en fête, J'assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour ; Puisque je suis à l'heure où l'homme fuit le jour, Hélas ! et sent de tout la tristesse secrète ; Puisque l'espoir serein dans mon âme est vaincu ; Puisqu'en cette saison des parfums et des roses, Ô ma mère ! je suis, comme à la fin des choses, Alors que tu vivais, seul, et déjà courbé ; Puisque mon cœur est mort, j'ai bien assez vécu. Je n'ai pas refusé ma tâche sur la terre. Mon sillon ? Le voilà. Ma gerbe ? La voici. J'ai vécu souriant à la nécessité, Calme, et j'ai déposé le fardeau comme on doit. J'ai fait ce que j'ai pu : j'ai servi, j'ai souffert, Et j'ai souvent donné du pain à la misère. Maintenant, mon regard s'éteint, ma tête est chauve ; Sous mes pieds, en chantant, le gouffre s'ouvre et fauve. J'ai bien assez vécu, puisque j'ai bien souffert, Puisque les chers amis, hélas ! sont tous partis, Puisque, seul, je murmure un chant déjà terni, Comme un dernier écho des concerts de la vie. Puisque c'est mon destin, qu'il soit fait. J'ai vécu. Veni, vidi, vixi. J'ai trop vécu sans doute, Car je suis las, et nul ne m'aime, et je suis seul. La solitude morne enveloppe mon âme. La nuit vient, et le jour, et toujours la même chose. Je vois passer au loin les hommes, et je songe. Ils vont, ils vont, ils vont ! Et moi, je reste là. Et je dis : Pourquoi donc, ô mon Dieu ! m'avez-vous Fait homme, si c'était pour vivre de la sorte ? Veni, vidi, vixi.

""J'ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs / Je marche, sans trouver de bras qui me secourent""

Victor Hugo

Contexte historique

Victor Hugo publie 'Les Orientales' en 1829, à l'apogée du mouvement romantique en France. Ce recueil est marqué par l'exotisme, la fascination pour l'Orient et la liberté formelle. Cependant, 'Veni, vidi, vixi' se distingue par son ton intimiste et désespéré, loin des tableaux colorés qui caractérisent la plupart des pièces du recueil. Le poème est écrit à un moment charnière de la vie de Hugo, qui a 27 ans, mais anticipe avec une maturité troublante les sentiments de la vieillesse. Il reflète aussi une sensibilité romantique tourmentée, hantée par la mélancolie, le 'mal du siècle' et la confrontation avec la mort et la solitude existentielle.

À propos de Victor Hugo

Victor Hugo (1802-1885) est l'un des plus grands écrivains français, figure majeure du romantisme. Poète, dramaturge et romancier, son œuvre est immense et engagée. Des premiers recueils poétiques ('Odes et Ballades', 'Les Orientales') aux grands romans ('Notre-Dame de Paris', 'Les Misérables'), en passant par son théâtre ('Hernani', 'Ruy Blas'), il a marqué son siècle. Son engagement politique (pour la République, contre la peine de mort, exilé sous Napoléon III) et sa maîtrise de la langue en font un monument de la littérature française.

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