CollègeVictor HugoLes Châtiments (1853)

Ô souvenirs

Ce poème est un extrait célèbre du livre V des 'Châtiments', recueil satirique de Victor Hugo. Il constitue une pause lyrique et tendre au milieu des vers vengeurs dirigés contre Napoléon III. Le poète y évoque avec une grande émotion les souvenirs heureux de la vie familiale, centrés sur sa fille Léopoldine, morte tragiquement en 1843. Cette évocation du bonheur passé, située dans la maison familiale des Roches à Bièvres, contraste violemment avec l'exil et la douleur du présent.

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Ô souvenirs
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Le texte intégral

Ô souvenirs ! printemps ! aurore ! Doux rayon triste et réchauffant ! — Lorsqu'elle était petite encore, Que sa sœur était tout enfant… — Connaissez-vous, sur la colline Qui joint Montlignon à Saint-Leu, Une terrasse qui s'incline Entre un bois sombre et le ciel bleu ? C'est là que nous vivions. — Pénètre, Mon cœur, dans ce passé charmant ! — Je l'entendais sous ma fenêtre Jouer le matin doucement. Elle courait dans la rosée, Sans bruit, de peur de m'éveiller ; Moi, je n'ouvrais pas ma croisée, De peur de la faire envoler. Ses frères riaient… — Aube pure ! Tout chantait sous ces frais berceaux, Ma famille avec la nature, Les enfants avec les oiseaux ! Je toussais, on devenait brave. Elle montait à petits pas, Et me disait d'un air très grave : J'ai laissé les enfants en bas. Qu'elle fût bien ou mal coiffée, Que mon cœur fût triste ou joyeux, Je l'admirais. C'était ma fée, Et le doux astre de mes yeux ! Nous jouions toute la journée. Ô jeux charmants ! chers entretiens ! Le soir, comme elle était l'aînée, Elle me disait : — Père, viens ! Nous allons t'apporter ta chaise, Conte-nous une histoire, dis ! — Et je voyais rayonner, aise, Tous ces regards du paradis. Alors, prodiguant les carnages, J'inventais un conte profond Dont je trouvais les personnages Parmi les ombres du plafond. Toujours, ces quatre douces têtes Riaient, comme à cet âge on rit, De voir d'affreux géants très bêtes Vaincus par des nains pleins d'esprit. J'étais l'Arioste et l'Homère D'un poëme éclos d'un seul nid ; Pendant que je parlais, leur mère Les regardait, et leur souriait. Leur aïeul, qui lisait dans l'ombre, Sur eux parfois levait les yeux, Et moi, par la fenêtre sombre J'entrevoyais un coin des cieux !

""Ô souvenirs ! printemps ! aurore ! / Doux rayon triste et réchauffant !""

Victor Hugo

Contexte historique

Victor Hugo écrit 'Les Châtiments' durant son exil à Jersey, après le coup d'État du 2 décembre 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte. Le recueil, publié en 1853, est une arme politique et poétique pour dénoncer 'Napoléon le Petit' et défendre les idéaux républicains. 'Ô souvenirs' s'insère dans ce contexte de combat, mais offre un moment d'intimité et de recueillement. Il rappelle que derrière le pamphlétaire se cache un père meurtri, exilé loin de sa patrie et hanté par le souvenir de sa fille disparue. Ce poème montre comment l'engagement politique et le deuil intime se nourrissent mutuellement dans l'œuvre hugolienne.

À propos de Victor Hugo

Victor Hugo (1802-1885) est un écrivain, poète, dramaturge et homme politique français, chef de file du mouvement romantique. Auteur d'œuvres monumentales comme 'Notre-Dame de Paris', 'Les Misérables', 'Les Contemplations' ou 'La Légende des siècles', il a marqué son siècle. Républicain engagé, il s'exile après le coup d'État de Napoléon III (1851-1870). Sa vie est aussi marquée par des drames personnels, notamment la mort par noyade de sa fille Léopoldine en 1843, qui influence profondément son œuvre.

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