CollègeVictor HugoLes Feuilles d'automne (1831)

La Conscience

Ce poème, extrait du recueil 'Les Feuilles d'automne', est l'une des œuvres les plus célèbres de Victor Hugo sur le thème de la culpabilité. Il s'inspire du récit biblique de Caïn, le premier meurtrier, pour explorer la conscience humaine face au crime. À travers une narration épique et symbolique, Hugo dépeint la fuite éperdue de Caïn, hanté par l'œil de Dieu qui le poursuit sans relâche. Le poème illustre l'impossibilité d'échapper au regard intérieur de la conscience, même dans les retraites les plus profondes.

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La Conscience
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Le texte intégral

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes, Échevelé, livide au milieu des tempêtes, Caïn se fut enfui de devant Jéhovah, Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva Au bas d'une montagne en une grande plaine ; Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. » Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts. Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres, Et qui le regardait dans l'ombre fixement. « Je suis trop près », dit-il avec un tremblement. Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse, Et se remit à fuir sinistre dans l'espace. Il marcha trente jours, il marcha trente nuits. Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits, Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve, Sans repos, sans sommeil ; il atteignit la grève Des mers dans le pays qui fut depuis Assur. « Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr. Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. » Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes L'œil à la même place au fond de l'horizon. Alors il tressaillit en proie au noir frisson. « Cachez-moi ! » cria-t-il ; et, le doigt sur la bouche, Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche. Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont Sous des tentes de poil dans le désert profond : « Étends de ce côté la toile de la tente. » Et l'on développa la muraille flottante ; Et, quand on l'eut fixée avec des poids de plomb : « Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l'enfant blond, La fille de ses fils, douce comme l'aurore ; Et Caïn répondit : « Je vois cet œil encore ! » Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs Soufflant dans des clairons et frappant des tambours, Cria : « Je saurai bien construire une barrière. » Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière. Et Caïn dit : « Cet œil me regarde toujours ! » Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle. Bâtissons une ville avec sa citadelle, Bâtissons une ville, et nous la fermerons. » Alors Tubalcaïn, père des forgerons, Construisit une ville énorme et surhumaine. Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine, Chassaient les fils d'Énos et les enfants de Seth ; Et l'on crevait les yeux à quiconque passait ; Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles. Le granit remplaça la tente aux murs de toiles, On lia chaque bloc avec des nœuds de fer, Et la ville semblait une ville d'enfer ; L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ; Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes ; Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d'entrer. » Quand ils eurent fini de clore et de murer, On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre ; Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père ! L'œil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla. Et Caïn répondit : « Non, il est toujours là. » Alors il dit : « Je veux habiter sous la terre Comme dans son sépulcre un homme solitaire ; Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. » On fit donc une fosse, et Caïn dit : « C'est bien ! » Puis il descendit seul sous cette voûte sombre. Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain, L'œil était dans la tombe et regardait Caïn.

"« L'œil était dans la tombe et regardait Caïn. »"

Victor Hugo

Contexte historique

Victor Hugo publie 'Les Feuilles d'automne' en 1831, une période charnière de sa carrière et de l'histoire française. Le recueil paraît peu après la Révolution de Juillet 1830 qui a renversé Charles X et porté au pouvoir Louis-Philippe. Hugo, alors âgé de 29 ans, est en pleine ascension dans le mouvement romantique. Les poèmes de ce recueil, plus intimes et mélancoliques que ses œuvres précédentes, reflètent une méditation sur le temps, la mort, la famille et la conscience morale. 'La Conscience' s'inscrit dans cette veine philosophique et religieuse, où Hugo utilise un mythe fondateur pour interroger les notions de faute, de châtiment et de rédemption, dans un siècle marqué par les bouleversements politiques et les questionnements éthiques.

À propos de Victor Hugo

Victor Hugo (1802-1885) est un écrivain, poète, dramaturge et homme politique français, considéré comme l'une des plus importantes figures du romantisme. Auteur d'une œuvre monumentale qui traverse le XIXe siècle, il est célèbre pour ses romans ('Notre-Dame de Paris', 'Les Misérables'), son théâtre ('Hernani', 'Ruy Blas') et sa poésie ('Les Contemplations', 'La Légende des siècles'). Engagé contre la peine de mort et pour la justice sociale, il fut aussi un opposant au Second Empire de Napoléon III, ce qui lui valut un long exil. Son œuvre, marquée par une puissance visionnaire et un lyrisme engagé, explore les grands thèmes de la condition humaine, de l'histoire et de la métaphysique.

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