Ce poème épique et lyrique décrit la retraite de Russie de Napoléon en 1812. Hugo y peint avec une puissance visionnaire le désastre de la Grande Armée, vaincue moins par les hommes que par les éléments. Le texte explore la chute du héros et la notion de châtiment divin. Il s'agit d'une méditation sur la démesure et les limites du pouvoir humain.
3 min
Audio disponible
Collège
Écouter le poème
0:000:00
Clique sur play pour écouter la recitation
L'Expiation- Victor Hugo
0:00
Le texte intégral
Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Pour la première fois l'aigle baissait la tête.
Sombres jours ! l'empereur revenait lentement,
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
Il neigeait. L'âpre hiver fondait en avalanche.
Après la plaine blanche une autre plaine blanche.
On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.
Hier la grande armée, et maintenant troupeau.
On ne distinguait plus les ailes ni le centre.
Il neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre
Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés
On voyait des clairons à leur poste gelés,
Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,
Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.
Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,
Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d'être tremblants,
Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.
Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise
Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n'avait pas de pain et l'on allait pieds nus.
Ce n'étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre :
C'était un rêve errant dans la brume, un mystère,
Une procession d'ombres sous le ciel noir.
La solitude vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
Pour cette immense armée un immense linceul.
Et chacun se sentant mourir, on était seul.
— Sortira-t-on jamais de ce funeste empire ?
Deux ennemis ! le czar, le nord. Le nord est pire.
On jetait les canons pour brûler les affûts.
Qui se couchait, mourait. Groupe morne et confus,
Ils fuyaient ; le désert dévorait le cortège.
On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige,
Voir que des régiments s'étaient endormis là.
Ô chutes d'Annibal ! Lendemains d'Attila !
Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières,
On s'écrasait aux ponts pour passer les rivières.
On s'endormait dix mille, on se réveillait cent.
Ney, que suivait naguère une armée, à présent
S'évadait, disputant sa montre à trois cosaques.
Toutes les nuits, qui vive ! alerte ! assauts ! attaques !
Ces fantômes prenaient leur fusil, et sur eux
Ils voyaient se ruer, effrayants, ténébreux,
Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves,
D'horribles escadrons, tourbillons d'hommes fauves.
Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait.
L'empereur était là, debout, qui regardait.
Il était comme un arbre en proie à la cognée.
Sur ce géant, grandeur jusqu'alors épargnée,
Le malheur, bûcheron sinistre, était monté ;
Et lui, chêne vivant, par la hache insulté,
Tressaillant sous le spectre aux lugubres revanches,
Il regardait tomber autour de lui ses branches.
Chefs, soldats, tous mouraient. Chacun avait son tour.
Tandis qu'environnant sa tente avec amour,
Voyant son ombre aller et venir sur la toile,
Ceux qui restaient, croyant toujours à son étoile,
Accusaient le destin de lèse-majesté,
Lui se sentit soudain dans l'âme épouvanté.
Stupéfait du désastre et ne sachant que croire,
L'empereur se tourna vers Dieu ; l'homme de gloire
Trembla ; Napoléon comprit qu'il expiait
Quelque chose peut-être, et, livide, inquiet,
Devant ses légions sur la neige semées :
— Est-ce le châtiment, dit-il, Dieu des armées ? —
Alors il s'entendit appeler par son nom
Et quelqu'un qui parlait dans l'ombre lui dit : Non.
""Il neigeait. On était vaincu par sa conquête. / Pour la première fois l'aigle baissait la tête.""
— Victor Hugo
Contexte historique
Victor Hugo écrit ce poème en 1853, pendant son exil à Jersey, et le publie dans 'Les Contemplations' en 1856. Le recueil est divisé en deux parties : 'Autrefois' (1830-1843) et 'Aujourd'hui' (1843-1855), 'L'Expiation' appartenant à ce dernier. Le poète, opposant farouche à Napoléon III après son coup d'État de 1851, utilise la figure de Napoléon Ier pour réfléchir sur le pouvoir, la chute et la justice historique. La retraite de Russie (octobre-décembre 1812) reste dans la mémoire collective comme un désastre militaire et humain, symbole de l'orgueil puni.
À propos de Victor Hugo
Victor Hugo (1802-1885) est un écrivain, poète, dramaturge et homme politique français, chef de file du mouvement romantique. Auteur d'œuvres monumentales comme 'Notre-Dame de Paris', 'Les Misérables' et 'La Légende des siècles', il a marqué son siècle par son engagement politique (pour la République, contre la peine de mort) et son exil de 20 ans sous Napoléon III. 'Les Contemplations' (1856) est un recueil poétique majeur, écrit après la mort de sa fille Léopoldine, mêlant intimité, méditation et engagement.