CollègeVictor HugoLes Orientales (1829)

Booz endormi

"Booz endormi" est un poème biblique de Victor Hugo, extrait du recueil "Les Orientales". Il raconte l'histoire de Booz, ancêtre du roi David, qui, dans son sommeil, reçoit une vision prophétique de sa descendance. Le poème mêle description épique, méditation lyrique et symbolisme religieux. Il explore les thèmes de la vieillesse, de la fécondité miraculeuse et de la destinée providentielle.

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Booz endormi
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Le texte intégral

Booz s'était couché de fatigue accablé ; Il avait tout le jour travaillé dans son aire ; Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ; Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé. Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge ; Il était, quoique riche, à la justice enclin ; Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin ; Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge. Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril. Sa gerbe n'était point avare ni haineuse ; Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse : « Laissez tomber exprès des épis, » disait-il. Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques, Content du gain que font les champs et les vergers, Vêtu de probité candide et de lin blanc ; Et, toujours du côté des pauvres ruisselant, Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques. Booz était bon maître et fidèle parent ; Il était généreux, quoiqu'il fût économe ; Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme, Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand. Le vieillard, qui revient vers la source première, Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ; Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens, Mais dans l'œil du vieillard on voit de la lumière. Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens ; Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres, Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ; Et ceci se passait dans des temps très anciens. Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge ; La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet Des empreintes de pieds de géants qu'il voyait, Était mouillée encore et molle du déluge. Comme dormait Jacob, comme dormait Judith, Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ; Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée Au-dessus de sa tête, un songe en descendit. Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu ; Une race y montait comme une longue chaîne ; Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu. Et Booz murmurait avec la voix de l'âme : « Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ? Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt, Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme. « Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi, Ô Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ; Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre, Elle à demi vivante et moi mort à demi. « Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ? Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants ? Quand on est jeune, on a des matins triomphants ; Le jour sort de la nuit comme d'une victoire ; « Mais vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau ; Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe, Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe, Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l'eau. » Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase, Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ; Le cèdre ne sent pas une rose à sa base, Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds. Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une Moabite, S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu, Espérant on ne sait quel rayon inconnu, Quand viendrait du réveil la lumière subite. Ruth songeait et Booz dormait ; l'herbe était noire ; Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ; Une immense bonté tombait du firmament ; C'était l'heure tranquille où les lions vont boire. Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ; Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre Brillait à l'occident, et Ruth se demandait, Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles, Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été, Avait, en s'en allant, négligemment jeté Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

""Le vieillard, qui revient vers la source première, / Entre aux jours éternels et sort des jours changeants.""

Victor Hugo

Contexte historique

Victor Hugo publie "Les Orientales" en 1829, à l'apogée du mouvement romantique français. Ce recueil s'inscrit dans la vogue de l'orientalisme, un courant artistique fasciné par l'Orient, ses paysages, ses mythes et ses récits bibliques. Hugo, alors âgé de 27 ans, cherche à renouveler la poésie par l'exotisme, la couleur et la puissance des images. Le poème puise son inspiration dans le Livre de Ruth de l'Ancien Testament, mais Hugo y ajoute une dimension onirique et cosmique personnelle. Il écrit dans un contexte politique de Restauration monarchique, où les questions de filiation et de légitimité sont centrales, ce qui résonne avec le thème de la descendance de Booz.

À propos de Victor Hugo

Victor Hugo (1802-1885) est l'un des plus grands écrivains français, figure majeure du romantisme. Poète, dramaturge et romancier, il est l'auteur d'œuvres monumentales comme "Les Misérables", "Notre-Dame de Paris" et "Les Contemplations". Son engagement politique, d'abord royaliste puis républicain, marque également son œuvre et sa vie.

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