CollègeVictor HugoLes Châtiments (1853)

À Villequier

« À Villequier » est un poème élégiaque bouleversant où Victor Hugo s'adresse directement à Dieu après la mort tragique de sa fille Léopoldine. Écrit en 1847 mais publié plus tard dans « Les Châtiments », il constitue un moment de doute et de révolte intime au sein d'une œuvre souvent politique. Le poète y explore la douleur du deuil, le sentiment d'impuissance humaine et la difficile acceptation de la volonté divine. C'est une méditation profonde sur le sens de la souffrance et la condition mortelle de l'homme.

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À Villequier
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Le texte intégral

Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres, Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ; Maintenant que je suis sous les branches des arbres, Et que je puis songer à la beauté des cieux ; Maintenant que du deuil qui m'a fait l'âme obscure Je sors, pâle et vainqueur, Et que je sens la paix de la grande nature Qui m'entre dans le cœur ; Maintenant que je puis, assis au bord des ondes, Ému par ce superbe et tranquille horizon, Examiner en moi les vérités profondes Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ; Maintenant, ô mon Dieu ! que j'ai ce calme sombre De pouvoir désormais Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l'ombre Elle dort pour jamais ; Maintenant qu'attendri par ces divins spectacles, Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté, Voyant ma petitesse et voyant vos miracles, Je reprends ma raison devant l'immensité ; Je viens à vous, Seigneur, confessant que vous êtes Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant ! Je conviens que vous seul savez ce que vous faites, Et que l'homme n'est rien qu'un jonc qui tremble au vent ; Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme Ouvre le firmament ; Et que ce qu'ici-bas nous prenons pour le terme Est le commencement ; Je conviens à genoux que vous seul, Père auguste, Possédez l'infini, le réel, l'absolu ; Je conviens qu'il est bon, je conviens qu'il est juste Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l'a voulu ! Je ne résiste plus à tout ce qui m'arrive Par votre volonté. L'âme de deuils en deuils, l'homme de rive en rive, Roule à l'éternité. Nous ne voyons jamais qu'un seul côté des choses ; L'autre plonge en la nuit d'un mystère effrayant. L'homme subit le joug sans connaître les causes. Tout ce qu'il voit est court, inutile et fuyant. Vous faites revenir toujours la solitude Autour de tous ses pas. Vous n'avez pas voulu qu'il eût la certitude Ni la joie ici-bas ! Dès qu'il possède un bien, le sort le lui retire. Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours, Pour qu'il s'en puisse faire une demeure, et dire : C'est ici ma maison, mon champ et mes amours ! Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient ; Il vieillit sans soutiens. Puisque ces choses sont, c'est qu'il faut qu'elles soient ; J'en conviens, j'en conviens ! Le monde est sombre, ô Dieu ! l'immuable harmonie Se compose des pleurs aussi bien que des chants ; L'homme n'est qu'un atome en cette ombre infinie, Nuit où montent les bons, où tombent les méchants. Je sais que vous avez bien autre chose à faire Que de nous plaindre tous, Et qu'un enfant qui meurt, désespoir de sa mère, Ne vous fait rien, à vous ! Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue, Que l'oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ; Que la création est une grande roue Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu'un ; Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent, Passent sous le ciel bleu ; Il faut que l'herbe pousse et que les enfants meurent ; Je le sais, ô mon Dieu ! Dans vos cieux, au-delà de la sphère des nues, Au fond de cet azur immobile et dormant, Peut-être faites-vous des choses inconnues Où la douleur de l'homme entre comme élément. Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre Que des êtres charmants S'en aillent, emportés par le tourbillon sombre Des noirs événements. Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses Que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit. Vous ne pouvez avoir de subites clémences Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit ! Je vous supplie, ô Dieu ! de regarder mon âme, Et de considérer Que l'homme n'est qu'un souffle et qu'une ombre qui flamme, Et que l'infini l'écrase du pied ! Et qu'enfin, si c'est là votre loi sévère, Si vous avez voulu Que le bruit de mon deuil parvienne jusqu'à vous, C'est qu'il vous a plu ! Je ne viens pas, bravant l'expiation sombre, Faire le fier devant vous. Seigneur, je reconnais que l'homme n'est qu'une ombre. Je reconnais que vous avez raison, mon Dieu ! Seigneur, je reconnais que l'homme est en délire S'il ose murmurer ; Je cesse d'accuser, je cesse de maudire, Mais laissez-moi pleurer ! Hélas ! laissez les pleurs couler de ma paupière, Puisque vous avez fait les hommes pour cela ! Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là ? Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes, Le soir, quand tout se tait, Comme si, dans sa nuit, rouvrant ses yeux célestes, Cet ange m'écoutait ! Hélas ! vers le passé tournant un œil d'envie, Sans que rien ici-bas puisse m'en consoler, Je regarde toujours ce moment de ma vie Où je l'ai vue ouvrir son aile et s'envoler ! Je verrai cet instant jusqu'à ce que je meure, L'instant, pleurs superflus ! Où je criai : L'enfant que j'avais tout à l'heure, Quoi donc ! je ne l'ai plus ! Je ne me plaindrai pas, Seigneur. Mais je vous jure Que je donnerais, moi, pour la revoir un jour, Et pour sentir, sous ma main, sa chevelure, Tout ce qui me reste encor de jours, sans amour ; Tout ce que j'ai de joie, et tout ce que j'ai d'ombre, Et sans plus reculer, Je donnerais, mon Dieu ! ces deux restes de tombe Pour son sourire clair ! Puisque je ne puis pas, moi dont la tombe est proche, Moi qui vais y descendre, Puisque je ne puis pas, avec mon cœur de père, Emporter mon enfant ! Eh bien, ce père, ô Dieu, que votre loi sépare De ce fils adoré, Vous le bénira, Dieu juste, avant de le faire Dans la nuit disparaître à son tour ! Villequier, 4 septembre 1847.

""Je cesse d'accuser, je cesse de maudire, / Mais laissez-moi pleurer !""

Victor Hugo

Contexte historique

Victor Hugo écrit ce poème en septembre 1847, quatre ans après la noyade accidentelle de sa fille Léopoldine et de son gendre Charles Vacquerie, survenue le 4 septembre 1843 à Villequier. Ce drame marque un tournant profond dans la vie et l'œuvre du poète. Le poème ne sera publié qu'en 1853, dans le recueil « Les Châtiments », alors que Hugo est en exil à Jersey après le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte. L'inclusion de ce poème très personnel dans un recueil de satire politique contre Napoléon III est significative : elle place la douleur intime au même niveau que l'indignation civique, suggérant que la tyrannie politique est aussi une violence contre l'âme humaine. L'exil renforce le sentiment de séparation et de perte évoqué dans le texte.

À propos de Victor Hugo

Victor Hugo (1802-1885) est un écrivain, poète, dramaturge et homme politique français, considéré comme l'une des plus importantes figures du romantisme. Auteur d'œuvres monumentales comme « Les Misérables », « Notre-Dame de Paris » et « Les Contemplations », il a marqué son siècle par son engagement politique (contre la peine de mort, pour la liberté) et son exil sous le Second Empire. La mort de sa fille Léopoldine en 1843 influence profondément son œuvre, y introduisant une dimension métaphysique et douloureuse.

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