CollègeVictor HugoLes Feuilles d'automne (1831)

À quoi songeaient

Ce poème de Victor Hugo met en scène un dialogue entre un vieillard et un enfant traversant une forêt à la nuit tombante. Par une structure répétitive et incantatoire, l'enfant interroge son aîné sur les perceptions inquiétantes ou mystérieuses qui l'assaillent. Le vieillard répond systématiquement par des explications rationnelles et terrestres, créant un contraste saisissant entre l'imagination enfantine et l'expérience adulte. Cette ballade nocturne explore les frontières entre le réel et l'imaginaire, l'innocence et la sagesse.

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À quoi songeaient
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Le texte intégral

À quoi songeaient les deux cavaliers de la forêt ? L'un était jeune et l'autre était vieux ; Le vieux menait le jeune à travers le bois sombre. Le jeune homme disait : « Ô père, je vois Dans ce bois des fantômes noirs ; Ils vont, ils viennent, muets et mornes ; Ils passent comme des ombres. — Mon fils, ce sont des chênes, dit le vieillard. — Mais je vois, reprit l'enfant, de grandes figures blanches Qui semblent nous montrer du doigt le ciel. — Mon fils, ce sont des bouleaux, dit le vieillard. — Mais j'entends des voix qui pleurent et qui chantent, Dit l'enfant ; et le vieillard répondit : — Mon fils, ce sont les sources et les oiseaux. — Mais je sens, dit l'enfant, une haleine qui passe Et qui me caresse le front. — Mon fils, ce sont les brises du soir, dit le vieillard. — Mais je vois là-bas, dit l'enfant, un être Qui marche à pas lents, courbé, triste et seul. — Mon fils, c'est un pauvre homme, dit le vieillard. — Mais je vois là-haut, dit l'enfant, une lumière Qui brille au milieu des arbres. — Mon fils, c'est l'étoile du soir, dit le vieillard. — Mais j'entends, dit l'enfant, une cloche qui tinte. — Mon fils, c'est l'angelus, dit le vieillard. — Mais je vois, dit l'enfant, une femme voilée Qui passe et qui nous regarde en pleurant. — Mon fils, c'est une veuve, dit le vieillard. — Mais je vois, dit l'enfant, un grand feu qui flambe. — Mon fils, c'est la forge, dit le vieillard. — Mais j'entends, dit l'enfant, un bruit de chaînes. — Mon fils, ce sont les forgerons, dit le vieillard. — Mais je vois, dit l'enfant, un homme tout en sang. — Mon fils, c'est un blessé, dit le vieillard. — Mais j'entends, dit l'enfant, un grand cri de détresse. — Mon fils, c'est un mourant, dit le vieillard. — Mais je vois, dit l'enfant, un spectre qui nous suit. — Mon fils, c'est la mort, dit le vieillard. Alors l'enfant se tut, et tous deux cheminèrent En silence à travers la forêt obscure. Et l'enfant avait peur, et le vieillard songeait.

"« — Mon fils, c'est la mort, dit le vieillard. Alors l'enfant se tut, et tous deux cheminèrent en silence à travers la forêt obscure. »"

Victor Hugo

Contexte historique

Publié en 1831 dans 'Les Feuilles d'automne', ce recueil paraît à un moment charnière de la vie de Hugo et de l'histoire française. La Révolution de Juillet 1830 vient de renverser Charles X et installé la monarchie de Juillet de Louis-Philippe. Hugo, initialement légitimiste, évolue vers des positions plus libérales. Le recueil, écrit entre 1829 et 1831, reflète cette période de transition personnelle et historique. Il marque aussi une étape dans l'évolution poétique de Hugo, qui s'éloigne du lyrisme purement personnel pour aborder des thèmes plus universels et sociaux. La forêt, cadre du poème, peut être lue comme une métaphore de cette époque incertaine, où les repères anciens vacillent.

À propos de Victor Hugo

Victor Hugo (1802-1885) est l'un des plus grands écrivains français, figure majeure du romantisme. Poète, dramaturge et romancier, son œuvre est immense et engagée. Auteur de recueils poétiques fondateurs comme 'Les Orientales' (1829), 'Les Feuilles d'automne' (1831) ou 'Les Contemplations' (1856), de pièces de théâtre comme 'Hernani' (1830) qui provoqua la fameuse « bataille » et 'Ruy Blas' (1838), et de romans monumentaux comme 'Notre-Dame de Paris' (1831) et 'Les Misérables' (1862). Son engagement politique, d'abord royaliste puis républicain, le conduira à un long exil de 1851 à 1870 après le coup d'État de Napoléon III.

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