CollègeCharles BaudelaireLes Fleurs du mal (1857)

Le Vin des chiffonniers

"Le Vin des chiffonniers" est un poème emblématique de la section "Le Vin" des Fleurs du Mal. Baudelaire y dresse le portrait d'un chiffonnier, figure marginale du Paris haussmannien, qui trouve dans l'ivresse une échappatoire sublime à sa condition misérable. Le poète établit un parallèle surprenant entre le chiffonnier et l'artiste, tous deux rêveurs et incompris. Ce texte explore la puissance transfiguratrice du vin, capable d'élever l'âme des humbles vers des sphères héroïques et créatrices.

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Le Vin des chiffonniers
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Le texte intégral

Souvent, à la clarté rouge d'un réverbère Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre, Au cœur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux Où l'humanité grouille en ferments orageux, On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête, Buttant, et se cognant aux murs comme un poète, Et, sans prendre souci des mouchards, des sergents de ville, Il épand tout son cœur dans des projets splendides. Il prête des serments, dicte des lois sublimes, Terrasse les méchants, relève les victimes, Et sous le firmament comme un dais suspendu S'enivre des splendeurs de sa propre vertu. Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage, Moulus par le travail et tourmentés par l'âge, Éreintés et ployant sous un tas de débris, Vomissement confus de l'énorme Paris, Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles, Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles, Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux. Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux Se dressent devant eux, solennelle magie ! Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie Des clairons, du soleil, des cris et du tambour, Ils apportent la gloire aux peuples ivres d'amour ! C'est ainsi qu'à travers l'Humanité frivole Le vin roule de l'or, éblouissant Pactole ; Par le gosier de l'homme il chante ses exploits Et règne par ses dons ainsi que les vrais rois. Pour noyer la rancœur et bercer l'indolence De tous ces vieux maudits qui meurent en silence, Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil ; L'Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil !

""Il épand tout son cœur dans des projets splendides.""

Charles Baudelaire

Contexte historique

Le poème est publié en 1857 dans la première édition des Fleurs du Mal, ouvrage qui vaudra à Baudelaire un procès pour outrage à la morale publique. Il s'inscrit dans le Paris en pleine transformation du Second Empire, où les grands travaux d'Haussmann repoussent les classes laborieuses et pauvres vers les faubourgs. Le chiffonnier, collecteur de vieux objets et de débris, incarne cette humanité marginale, invisible le jour mais omniprésente la nuit. Baudelaire, fasciné par les bas-fonds et les figures d'exclus, trouve dans cette condition une forme de modernité poétique. Le vin, souvent taxé par les autorités, devient ici un symbole de rédemption et de révolte intérieure contre l'ordre social.

À propos de Charles Baudelaire

Charles Baudelaire (1821-1867) est un poète français majeur du XIXe siècle, précurseur du symbolisme et théoricien de la modernité. Son œuvre maîtresse, 'Les Fleurs du Mal' (1857), explore les tensions entre l'idéal et le spleen, la beauté et la laideur, le bien et le mal. Traducteur d'Edgar Allan Poe, il est aussi l'auteur des 'Petits Poèmes en prose' et de critiques d'art novatrices. Sa vie fut marquée par des difficultés financières, des procès et une santé fragile, nourrissant une sensibilité aiguë à la souffrance et à la marginalité.

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