CollègeAlphonse de LamartineMéditations poétiques (1820)

Le Crucifix

"Le Crucifix" est un poème élégiaque d'Alphonse de Lamartine, publié dans son recueil fondateur "Méditations poétiques". Il s'agit d'une méditation lyrique intense, inspirée par la mort de Julie Charles, la femme aimée du poète. Le texte explore la douleur du deuil, le dialogue avec la foi et la recherche d'un sens à la souffrance humaine. À travers l'objet du crucifix, Lamartine entrelace amour terrestre et spiritualité, créant une œuvre emblématique du romantisme français.

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Le Crucifix
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Le texte intégral

Toi que j'ai recueilli sur sa bouche expirante Avec son dernier souffle et son dernier adieu, Symbole deux fois saint, don d'une main mourante, Image de mon Dieu ; Que de pleurs ont coulé sur tes pieds que j'adore, Depuis l'heure sacrée où, du sein d'un martyr, Dans mes tremblantes mains tu passas, tiède encore De son dernier soupir ! Les saints flambeaux jetaient une dernière flamme ; Le prêtre murmurait ces doux chants de la mort, Pareils aux chants plaintifs que murmure une femme À l'enfant qui s'endort. De son pieux espoir son front gardait la trace, Et sur ses traits, frappés d'une auguste beauté, La douleur fugitive avait empreint sa grâce, La mort sa majesté. Le vent qui caressait sa tête échevelée Me montrait tour à tour ou me voilait ses traits, Comme l'on voit flotter sur un blanc mausolée L'ombre des noirs cyprès. Un de ses bras pendait de la funèbre couche ; L'autre, languissamment replié sur son cœur, Semblait chercher encore et presser sur sa bouche L'image du Sauveur. Ses lèvres s'entr'ouvraient pour l'embrasser en vain, Et dans ses yeux, éteints sous une pale mort, L'amour du Crucifix brillait sur son déclin Avec l'éclat d'un mort. Je pressai sur mon cœur ce dépôt de la tombe, Près des restes sacrés je vins m'agenouiller, Et levant ma douleur vers le Dieu qui la tombe, Je me pris à pleurer. Je le vis, je sentis que ma douleur était pleine, Que les cieux m'écoutaient, que l'homme était haï, Et mon cœur s'épancha dans le sein qui m'entraîne Vers l'éternel oubli. Depuis ce jour, tremblant, malade, imaginaire, Redoutant un regard, un mot, un son de voix, Comme un voleur craintif qui, chargé de son larcin, Se dérobe aux échos, Je n'osai plus porter en public ma souffrance, Ni promener au jour mon front enseveli ; Je cachai ma vie et ma persévérance Dans un muet oubli. Seul, le soir, à l'écart, venant baiser ma peine, Comme on baise au tombeau le nom d'un trépassé, Je tirais ce crucifix de mon sein, et mon âme Sur ses pieds s'élançait. « Ô Christ ! me disais-je, il est vrai, tu souffris ! Tu sentis les douleurs, l'angoisse et l'abandon ; Tu fus homme, et tu fus trahi par tes amis, Comme moi, sur ton nom ! « Mais tu savais du moins, ô céleste victime, Pour qui ton sang coulait et pourquoi tu mourais ; Moi, je souffre, et je meurs, et je ne sais quel crime À mes jours est lié. « Tu vis dans ton supplice, à ta dernière heure, Ta mère en croix, debout, te regarder mourir ; Moi, je meurs seul, je meurs, et la foule qui pleure Ne me voit pas souffrir. « Et pourtant, je suis homme, et j'ai droit à la vie, J'ai droit à l'espérance, à l'amour, au bonheur ; Pourquoi donc suis-je frappé ? pourquoi donc ma vie N'est-elle qu'une fleur ? « Ô Christ ! si ta pitié daigne entendre ma plainte, Si tu peux compatir aux douleurs d'un mortel, Prends pitié de ma vie et de ma longue étreinte, Ô toi qui fus cruel ! « Prends pitié de mon âme, et que ta main l'élève Vers les cieux, où ta voix l'appelle chaque jour ; Que je puisse, en mourant, baiser encor ta grève, Et m'endormir d'amour ! » Ainsi je parlais, seul, dans l'ombre, à cette image, Et les pleurs de mes yeux inondaient ses pieds nus ; Et le vent de la nuit, sur ma brûlante image, Passait, inaperçu. Mais aujourd'hui, Seigneur, cet amour qui m'anime, Cet amour, dont le feu dévore mes instants, Je l'offre à vos autels, je l'immole à vos cimes, Comme un encens brûlant. Et si vous exaucez la prière dernière D'un cœur qui ne sait plus où reposer sa foi, Que ce soit pour bénir votre main meurtrière, Et pour mourir à moi !

""Symbole deux fois saint, don d'une main mourante, / Image de mon Dieu ;""

Alphonse de Lamartine

Contexte historique

Le poème est publié en 1820, dans la première édition des "Méditations poétiques", recueil qui marque l'avènement du romantisme en France. Il est directement inspiré par la mort de Julie Charles (née Bouchaud des Hérettes), rencontrée par Lamartine en 1816 et décédée de la tuberculose en décembre 1817. Le poète, profondément affecté, transpose son chagrin dans une œuvre où le deuil personnel devient universel. Le contexte post-révolutionnaire et napoléonien voit une renaissance du sentiment religieux et une recherche de spiritualité, que le poème incarne parfaitement. Lamartine, alors en début de carrière, utilise sa souffrance comme matériau poétique, rompant avec les codes classiques au profit de l'expression sincère et subjective de l'émotion.

À propos de Alphonse de Lamartine

Alphonse de Lamartine (1790-1869) est un poète, écrivain et homme politique français. Il est considéré comme l'une des figures majeures du romantisme en France. Son recueil "Méditations poétiques" (1820) connaît un succès immédiat et fonde la poésie lyrique moderne. Il fut également député, ministre des Affaires étrangères et joua un rôle important pendant la Révolution de 1848.

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