CollègeCharles BaudelaireLes Paradis artificiels (1860)

Le Crépuscule du soir

« Le Crépuscule du soir » est un poème en prose extrait de « Les Paradis artificiels », ouvrage dans lequel Baudelaire explore les états modifiés de conscience. Ce texte décrit la métamorphose de la ville au moment où le jour cède la place à la nuit. Baudelaire y peint un tableau ambivalent, où le soir est à la fois libérateur pour les travailleurs et complice des activités criminelles et misérables. Le poème fonctionne comme une plongée sensorielle dans l'atmosphère particulière du crépuscule parisien.

3 min
Audio disponible
Collège

Écouter le poème

0:000:00
Clique sur play pour écouter la recitation
Le Crépuscule du soir
0:00

Le texte intégral

Voici le soir charmant, ami du criminel ; Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel Se ferme lentement comme une grande alcôve, Et l'homme impatient se change en bête fauve. Ô soir, aimable soir, désiré par celui Dont les bras, sans mentir, peuvent dire : Aujourd'hui Nous avons travaillé ! — C'est le soir qui soulage Les esprits que dévore une douleur sauvage, Le savant obstiné dont le front s'alourdit, Et l'ouvrier courbé qui regagne son lit. Cependant des démons malsains dans l'atmosphère S'éveillent lourdement, comme des gens d'affaire, Et cognent en volant les volets et l'auvent. À travers les lueurs que le gaz lampant Envoie aux murs salis de puanteurs cruelles, Prostituées ouvrant leurs bras et leurs prunelles, Comme de vieux débris semés par un volcan, Rampent, jaloux de mettre en valeur leur turpitude ; Elles ouvrent leur gibecière ainsi qu'une plaie, Et, comme pour tirer un projectile, elles Lancent un regard furtif qui brille et qui s'éteint. La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison, Et mes yeux dans le noir devinaient des prunelles, Je sentais des regards lourds qui me frôlaient, Et je buvais leur souffle en humant leur haleine ; J'écoutais se briser leurs membres sur la pierre, Et le sang ruisseler le long des murs gluants. Pendant que des mortels la multitude vile, Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci, Va cueillir des remords dans la fête servile, Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici, Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années, Sur les balcons du ciel, en robes surannées ; Surgir du fond des eaux le Regret souriant ; Le Soleil moribond s'endormir sous une arche, Et, comme un long linceul traînant à l'Orient, Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

""Voici le soir charmant, ami du criminel ; / Il vient comme un complice, à pas de loup""

Charles Baudelaire

Contexte historique

Publié en 1860 dans « Les Paradis artificiels », ce texte s'inscrit dans le mouvement littéraire du symbolisme et dans la période du Second Empire en France (1852-1870). Baudelaire est alors un poète maudit, poursuivi pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs » après la publication des « Fleurs du Mal » en 1857. Paris, en pleine transformation haussmannienne, devient le décor principal de son œuvre, une ville moderne où se côtoient la misère et la nouvelle bourgeoisie. Le poète, fasciné par les états limites et les substances intoxicantes (comme le haschisch, sujet central des « Paradis artificiels »), trouve dans le crépuscule un moment propice à l'évasion et à l'observation des marges sociales. Ce texte reflète sa vision dualiste du monde, partagé entre l'idéal et le spleen, entre la beauté et la corruption inhérente à la modernité urbaine.

À propos de Charles Baudelaire

Charles Baudelaire (1821-1867) est un poète français majeur du XIXe siècle, précurseur du symbolisme et critique d'art. Son œuvre la plus célèbre, « Les Fleurs du Mal » (1857), a fait scandale et lui a valu un procès pour outrage à la morale. Il est l'auteur également des « Petits Poèmes en prose » (ou « Le Spleen de Paris ») et de nombreux essais critiques. Fasciné par la modernité, le vice, la beauté et la mélancolie (qu'il nomme le « spleen »), il a profondément renouvelé la poésie française par son exploration des correspondances entre les sens et son traitement de sujets jusque-là considérés comme immoraux ou triviaux.

Voir d'autres poèmes
#Baudelaire#crépuscule#ville#nuit#dualité#symbolisme#poème en prose#Les Paradis artificiels
EdTech AI Assistant