CollègeAlphonse de LamartineHarmonies poétiques (1830)

L'Isolement

« L'Isolement » est un poème emblématique d'Alphonse de Lamartine, extrait du recueil « Harmonies poétiques ». Il exprime avec une profonde mélancolie le sentiment de solitude et de désenchantement du poète face à la nature. Le texte illustre parfaitement le mal du siècle romantique, ce sentiment d'inadéquation entre l'âme sensible et le monde réel. Le poète, en deuil d'un amour perdu, contemple un paysage splendide mais y reste étranger, aspirant à un au-delà idéal.

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L'Isolement
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Le texte intégral

Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne, Au coucher du soleil, tristement je m'assieds ; Je promène au hasard mes regards sur la plaine, Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds. Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ; Il serpente, et s'enfonce en un lointain obscur ; Là le lac immobile étend ses eaux dormantes Où l'étoile du soir se lève dans l'azur. Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres, Le crépuscule encor jette un dernier rayon ; Et le char vaporeux de la reine des ombres Monte, et blanchit déjà les bords de l'horizon. Cependant, s'élançant de la flèche gothique, Un son religieux se répand dans les airs : Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts. Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente N'éprouve devant eux ni charme ni transports ; Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante : Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts. De colline en colline en vain portant ma vue, Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant, Je parcours tous les points de l'immense étendue, Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m'attend. » Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, Vains objets dont pour moi le charme est envolé ? Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères, Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ! Que le tour du soleil ou commence ou s'achève, D'un œil indifférent je le suis dans son cours ; En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève, Qu'importe le soleil ? je n'attends rien des jours. Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière, Mes yeux verraient partout le vide et les déserts : Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire ; Je ne demande rien à l'immense univers. Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère, Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux, Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre, Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux ! Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire ; Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour, Et ce bien idéal que toute âme désire, Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour ! Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore, Vague objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi ! Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore ? Il n'est rien de commun entre la terre et moi. Quand la feuille des bois tombe dans la prairie, Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons ; Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie : Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

"« Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ! »"

Alphonse de Lamartine

Contexte historique

« Harmonies poétiques » est publié en 1830, une période charnière en France marquée par la Révolution de Juillet qui renverse Charles X. Lamartine, alors député, évolue dans un contexte politique agité. Sur le plan littéraire, le Romantisme triomphe, prônant l'expression des sentiments personnels, le lyrisme et le retour à la nature. Biographiquement, ce poème est profondément marqué par le deuil de Julie Charles, rencontrée en 1816 et morte de tuberculose en 1817. Cette perte tragique hante l'œuvre de Lamartine et explique la tonalité élégiaque et le sentiment de vide exprimé dans « L'Isolement ». Le poète transpose sa douleur personnelle en une méditation universelle sur la condition humaine.

À propos de Alphonse de Lamartine

Alphonse de Lamartine (1790-1869) est un poète, écrivain et homme politique français. Il est l'une des figures majeures du Romantisme en France. Sa poésie, lyrique et mélancolique, est marquée par la nature, l'amour et une quête spirituelle. Son recueil « Méditations poétiques » (1820) le rend célèbre. Il a également eu une carrière politique importante, notamment pendant la Révolution de 1848.

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