LycéeVictor HugoLes Rayons et les Ombres (1840)

Oceano Nox

Poème poignant sur les marins disparus en mer, *Oceano Nox* (« Nuit sur l'océan » en latin) est une méditation sur l'oubli, la mort et l'indifférence du monde face aux drames humains.

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Oceano Nox
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Le texte intégral

Oh ! combien de marins, combien de capitaines Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines, Dans ce morne horizon se sont évanouis ! Combien ont disparu, dure et triste fortune ! Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune, Sous l'aveugle océan à jamais enfouis ! Combien de patrons morts avec leurs équipages ! L'ouragan de leur vie a pris toutes les pages Et d'un souffle il a tout dispersé sur les flots ! Nul ne saura leur fin dans l'abîme plongée. Chaque vague en passant d'un butin s'est chargée ; L'une a saisi l'esquif, l'autre les matelots ! Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues ! Vous roulez à travers les sombres étendues, Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus. Oh ! que de vieux parents, qui n'avaient plus qu'un rêve, Sont morts en attendant tous les jours sur la grève Ceux qui ne sont pas revenus ! On s'entretient de vous parfois dans les veillées. Maint joyeux cercle, assis sur des ancres rouillées, Mêle encor quelque temps vos noms d'ombre couverts Aux rires, aux refrains, aux récits d'aventures, Aux baisers qu'on dérobe à vos belles futures, Tant qu'elles ont encor leurs lèvres sur vos verres ! On demande : — Où sont-ils ? sont-ils rois dans quelque île ? Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile ? — Puis votre souvenir même est enseveli. Le corps se perd dans l'eau, le nom dans la mémoire. Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire, Sur le sombre océan jette le sombre oubli. Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue. L'un n'a-t-il pas sa barque et l'autre sa charrue ? Seuls, durant ces instants, j'ai, de vous, tout rêvé ! Au banquet de la vie, infortuné convive, J'apparus un jour et je meurs ; je ne survécu Qu'un instant sur l'écume, et j'y serai noyé. Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue ; L'un n'a-t-il pas sa barque et l'autre sa charrue ? Seuls, durant ces instants d'angoisse et de délire, Où l'âme, dans l'oubli, cherchant ce qu'elle admire, Trouve Dieu sous les cieux et l'aime éperdûment, Et met, dans un extase où l'esprit se recueille, Dans la mer, dans les flots, dans les vents, dans la feuille, Toute la vision d'un autre firmament. Ô flots, que vous savez de lugubres histoires ! Flots profonds, redoutés des mères à genoux ! Vous vous les racontez en montant les marées, Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées Que vous avez le soir quand vous venez vers nous !

"Oh ! combien de marins, combien de capitaines / Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines"

Victor Hugo

Contexte historique

Publié en 1840 dans *Les Rayons et les Ombres*, ce poème a été écrit après un voyage de Hugo en Normandie. Il s'inspire des naufrages fréquents à cette époque et des familles endeuillées attendant en vain le retour des marins.

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