Le Petit Prince
par Antoine de Saint-Exupéry
L'aviateur dans le désert
Lorsque j'avais six ans, j'ai vu une magnifique image dans un livre sur la Forêt Vierge. Ça représentait un serpent boa qui avalait un fauve. J'ai alors dessiné mon premier dessin : un serpent boa qui digérait un éléphant.
Mais les grandes personnes m'ont conseillé de laisser de côté les dessins de serpents boas ouverts ou fermés, et de m'intéresser plutôt à la géographie, à l'histoire, au calcul et à la grammaire. C'est ainsi que j'ai abandonné, à l'âge de six ans, une magnifique carrière de peintre.
« Les grandes personnes ne comprennent jamais rien toutes seules,
et c'est fatigant, pour les enfants, de toujours et toujours leur donner des explications. »
J'ai vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu'à une panne dans le désert du Sahara, il y a six ans. Quelque chose s'était cassé dans mon moteur. Et comme je n'avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de réussir, tout seul, une réparation difficile.
C'était pour moi une question de vie ou de mort. J'avais à peine de l'eau à boire pour huit jours.
Une rencontre extraordinaire
Le premier soir, je me suis donc endormi sur le sable à mille milles de toute terre habitée. J'étais bien plus isolé qu'un naufragé sur un radeau au milieu de l'océan. Alors vous imaginez ma surprise, au lever du jour, quand une drôle de petite voix m'a réveillé. Elle disait :
« S'il vous plaît... dessine-moi un mouton ! »
J'ai sauté sur mes pieds comme si j'avais été frappé par la foudre. J'ai bien frotté mes yeux. J'ai bien regardé. Et j'ai vu un petit bonhomme tout à fait extraordinaire qui me considérait gravement. C'était un petit prince.
Il portait un costume de prince, avec une longue écharpe dorée qui flottait au vent. Ses cheveux blonds brillaient comme de l'or. Et ses yeux... ses yeux regardaient le monde avec une curiosité pure, émerveillée.
« Mais... qu'est-ce que tu fais là ? » lui demandai-je. Mais il répéta seulement, très doucement, comme une chose d'une grande importance : « S'il vous plaît... dessine-moi un mouton... »
L'astéroïde B-612
J'appris ainsi que le petit prince venait d'une toute petite planète, guère plus grande qu'une maison. On l'appelait l'astéroïde B-612. Sur cette planète, il y avait trois volcans – deux actifs et un éteint – et une fleur.
Mais pas n'importe quelle fleur. Une rose. Sa rose. Elle était apparue un matin comme une aube. Le petit prince l'avait regardée grandir, bouton par bouton. Et quand elle s'était épanouie, elle était d'une beauté à couper le souffle.
🌹 La Rose
La rose était coquette et un peu vaniteuse. Elle disait : « Je suis la plus belle fleur de l'univers ! » Elle toussait pour se faire remarquer. Elle demandait un paravent contre le vent. Elle voulait être arrosée exactement au bon moment. Le petit prince s'occupait d'elle avec dévouement, mais elle le fatiguait avec ses caprices.
« J'aurais dû la juger sur les actes et non sur les mots, me confia le petit prince. Elle embaumait ma planète et l'éclairait. Je n'aurais jamais dû m'enfuir ! J'aurais dû deviner sa tendresse derrière ses pauvres ruses. Les fleurs sont si contradictoires ! Mais j'étais trop jeune pour savoir l'aimer. »
Le voyage entre les planètes
Le petit prince avait quitté sa planète pour voyager à travers l'univers. Il visita six planètes avant d'arriver sur Terre, et sur chacune, il rencontra un adulte étrange qui le laissa perplexe.
👑 Les six planètes
- Le roi : Il commandait tout, mais n'avait personne à commander. Il voulait que le petit prince soit son sujet.
- Le vaniteux : Il voulait être admiré par tout le monde et ne voyait que lui-même.
- Le buveur : Il buvait pour oublier qu'il avait honte... de boire.
- Le businessman : Il comptait les étoiles pour les posséder, mais ne faisait rien d'utile avec elles.
- L'allumeur de réverbères : Le seul que le petit prince trouva raisonnable, car il pensait à autre chose qu'à lui-même.
- Le géographe : Il écrivait des livres sur les planètes, mais ne sortait jamais de chez lui pour les explorer.
« Les grandes personnes sont décidément bien étranges », se disait le petit prince en voyageant de planète en planète.
Le renard et le secret
Sur Terre, le petit prince marcha longtemps à travers le désert, les montagnes et les neiges. Il découvrit un jardin rempli de cinq mille roses, toutes semblables à la sienne. Il fut très malheureux.
« Je me croyais riche d'une fleur unique, et je ne possède qu'une rose ordinaire... », pensa-t-il tristement.
C'est alors qu'apparut le renard. Le petit prince voulut jouer avec lui, mais le renard répondit qu'il ne pouvait pas, car il n'était pas apprivoisé.
« Qu'est-ce que signifie "apprivoiser" ? demanda le petit prince.
— C'est créer des liens, dit le renard. Si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde... »
Les secrets du renard
« On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux. »
« C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante. »
« Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. »
Le petit prince apprivoisa le renard. Ils passèrent de longues heures ensemble. Et quand vint le moment de se séparer, le renard pleura. « Tu n'as rien gagné, dit le petit prince. Si, dit le renard, j'ai gagné la couleur du blé. » Car les cheveux du petit prince étaient dorés comme les champs de blé, et désormais, le renard aimerait le blé en pensant à son ami.
Le retour vers les étoiles
Le petit prince resta un an sur Terre. Puis il décida qu'il devait rentrer chez lui, auprès de sa rose. « Elle est seule maintenant. Je suis responsable d'elle. »
Il rencontra un serpent dans le désert. Le serpent lui dit qu'il pouvait l'aider à rentrer chez lui, que sa morsure renvoyait les gens d'où ils venaient. « Mais je suis pur, dit le serpent, et je ne touche personne méchamment. »
La nuit où le petit prince devait partir, il vint me dire adieu. J'avais réparé mon moteur. Nous étions assis au bord d'un puits dans le désert, sous les étoiles.
« Ce qui embellit le désert, dit le petit prince, c'est qu'il cache un puits quelque part... »
Le petit prince me parla de sa rose. « Tu comprends, c'est ma rose. Je l'ai arrosée. Je l'ai mise sous globe. Je l'ai abritée par le paravent. J'ai tué pour elle les chenilles. C'est elle que j'ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire. C'est ma rose. »
Puis il ajouta : « Tu sais... ma fleur... j'en suis responsable ! Et elle est tellement faible ! Elle est tellement naïve. Elle a quatre épines de rien du tout pour la protéger contre le monde... »
Le dernier cadeau
Avant de partir, le petit prince me fit un cadeau : « Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j'habiterai dans l'une d'elles, puisque je rirai dans l'une d'elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire ! »
Cette nuit-là, je ne le vis pas partir. Il s'était éloigné silencieusement. Quand je réussis à le rejoindre, il marchait d'un pas décidé. Il me dit seulement : « Ah ! tu es là... »
Il y eut un éclair jaune près de sa cheville. Le serpent. Le petit prince resta immobile. Il ne cria pas. Il tomba doucement, comme tombe un arbre. Ça ne fit même pas de bruit, à cause du sable.
✨ L'étoile
Le matin, je ne trouvai pas son corps. Il n'était pas si lourd que ça... Et j'aime la nuit écouter les étoiles. C'est comme cinq cent millions de grelots. Mais voilà qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire. J'ai oublié de dessiner la courroie de cuir au mouton ! Il n'aura jamais pu l'attacher. Alors je me demande : que s'est-il passé sur sa planète ? Peut-être bien que le mouton a mangé la rose...
Et voilà comment, pour moi, les étoiles ne seront jamais plus les mêmes. Pour les uns, qui voyagent, les étoiles sont des guides. Pour d'autres, elles ne sont rien que de petites lumières. Pour d'autres, qui sont savants, elles sont des problèmes. Pour mon businessman, elles étaient de l'or.
Mais toutes ces étoiles-là se taisent. Toi, tu auras des étoiles comme personne n'en a... Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j'habiterai dans l'une d'elles, puisque je rirai dans l'une d'elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles.
La sagesse du conte
- L'essentiel est invisible pour les yeux : Les choses importantes de la vie ne se voient pas, elles se ressentent avec le cœur.
- La responsabilité de l'amour : « Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. » Aimer, c'est prendre soin.
- L'unicité par l'amour : C'est le temps et l'attention qu'on donne qui rendent les choses uniques et précieuses.
- Garder son âme d'enfant : Les adultes ont oublié l'essentiel en devenant trop raisonnables. L'émerveillement est précieux.
- La vraie richesse : Ce n'est pas dans la possession des choses qu'on trouve le bonheur, mais dans les liens qu'on tisse.
